- Les remises en causes de la société de consommation et les limites d’une économie de consommation de masse
Des contestations culturelles
À partir des années 50, le modèle de société de consommation commence à être nettement contesté , théoriquement mais également par des mouvements, comme les beatniks, les hippies qui contestent le productivisme, la course a la consommation (mais également des mouvements récents comme simplicity life ou les alter-mondialistes). Contestation des soixante-huitards, des situationnistes, les aliénés de la société de consommation. Club de Rome, dénonce l’exploitation des ressources au tiers-monde. Contestation environnementale après 70. Analyse marxiste du fétichisme de la marchandise très fortement reprise. L’école de Frankfort, qui a dénoncé l’aliénation, la perte de sens de la société. Marcus : L’homme unidimensionnel, c’est qu’un consommateur, on n’existe que par notre voiture et notre frigo. Cette société doit être renversée. Aliénation du désir porté sur l’objet.
Critique plus modéré avec Galbraith (Conseillé de Roosevelt, Kennedy, Clinton), économiste institutionnaliste (se penche sur le poids des institutions dans l’économie) avec la filière inversée. L’entreprise, au lieu d’être au service des besoins réels du consommateur, inverse la filière, c’est-à-dire manipule le consommateur, impose par sa taille et sa capacité de distribution, des comportements de consommation.
Aujourd’hui, c’est à travers une critique plus large (critique à l’égard d’un ensemble de contraintes et de dangers suscités par le productivisme, critiques et inquiétudes souvent groupées sous le thème du développement durable) qu’est aussi remise en cause la course à la consommation (souvent considéré comme un gaspillage inutile et menaçant, cf. alter mondialistes). Depuis longtemps, le modèle de consommation de masse ne fait plus unanimité. On a perçu ses limites, mais en même temps nous sommes toujours dans ce modèle, encore plus que par le passé. On peut demander si on est pas entré depuis 1990 dans une phase de généralisation de ce modèle à l’échelle planétaire.
Un essoufflement relatif
Essoufflement tout d’abord car la croissance économique n’est plus aussi forte dans les pays industrialisés depuis les chocs pétroliers, elle est même devenu faible chez ceux qui en furent les champions (Japon, à peine 1,2%, Allemagne, 1,3% , cœur de l’Europe très modeste). Il semble que cet essoufflement est lié à la consommation. Certains éléments explicatifs ont été souvent avancés :
Il pourrait tout d’abord y avoir un essoufflement des secteurs-clefs parvenus à la simple situation de marché de renouvellement (à distinguer avec les marchés d’équipement). C’est lié à la notion de cycle de vie du produit (Vernon).
Une branche motrice est une branche capable d’entraîner tout un secteur de l’économie (notamment l’automobile, qui entraîne la sidérurgie, l’énergie, etc.). Mais il n’est pas aisé de mesurer les effets induits des branches motrices, et il faudrait pourtant les prendre en compte. Dans les PID, l’industrie automobile est arrivée a maturité depuis 30 ans, même si les véhicules se perfectionnent. Il faut faire attention à distinguer biens d’équipement, biens des ménages, et biens d’équipement des ménages. Le secteur des produits blancs est aussi arrivé à maturité. On peut également évoquer l’exemple du Bâtiment : en 1973, on construisait 2 fois plus de logements qu’aujourd’hui, mais ce ne sont pas les mêmes.
Toutefois, cette notion d’essoufflement de grandes activités rencontre des limites (cf. cours sur progrès technique) dans la mesure où l’innovation est bien présente. Elle a deux effets : transformer des marchés qui étaient des marchés de renouvellement en marchés de rééquipement (ex : audiovisuel). Par ailleurs, la tertiarisation de l’économie irait de pair avec un certain ralentissement de la croissance, parce que le tertiaire est sujet à des gains de productivités moindres que ceux des autres secteurs (ex : en France, c’est 3% pour l’industrie, 2% pour l’ensemble de l’économie, et 1,4% pour le secteur tertiaire). Ce secteur est moins capitalistique, donc condamné a de moindres gains de productivité. Toutefois la question des gains de productivité dans le tertiaire reste complexe.
Il faut bien s’interroger aujourd’hui sur la place qu’occupe les consommations collectives dans la croissance, car ces secteurs, ayant été financés par l’action de l’État (des budgets publiques), ils pâtissent des difficultés financières de l’État, du plafonnement des prélèvements obligatoires.
Montrons qu’il apparaît ainsi d’une façon ou d’une autre que la consommation n’a plus tout à fait la capacité économique dont elle a semblé disposer dans les décennies d’après guerre de telle sorte qu’il faut s’interroger, pour mieux comprendre cette perte d’impulsion, sur les relations que maintiennent revenu épargne et consommation depuis les chocs pétroliers.
- L’importance des anticipations, la limite des politiques de revenu
Une élasticité imparfaite de la consommation par rapport au revenu
La progression du revenu entraîne normalement la progression de la consommation, même si nous l’avons vu (loi d’Engel) que cette progression ne se fait pas au même rythme selon qu’il s’agisse de la consommation de biens supérieurs ou de biens primaires. Il apparaît toutefois que cette progression de la consommation selon le revenu n’est pas mécanique. Cette élasticité varie selon différents paramètres. Tout d’abord, selon l’arbitrage de l’utilisation du revenu entre consommation et épargne. Il peut être déterminé par des critères plus objectifs (taux d’intérêt), mais pour l’analyse keynésienne il peut aussi varier selon des critères subjectifs, c’est-à-dire selon des anticipations, dont certaines sont dictées par le pessimisme ou l’optimisme des ménages.
Document sur la consommation et revenu en France de 1980 à 1991 :
1981/82 : politiques de revenu
En 1983/84, le revenu des ménages français diminue, mais la consommation des ménages ne diminue pas (elle progresse lentement). On parle d’effet de cliquet lorsque la consommation ne recule pas lorsque le revenu diminue. Ceci se produit car il est difficile de renoncer à un certain standing, certaines dépenses sont incompressibles (assurances, loyer, emprunts). Les postes budgétaires susceptibles de connaître des limitations sont souvent ceux auxquels les ménages sont le plus attachés psychologiquement (vacances). La contrepartie de cet effet cliquet est l’endettement. C’est pourquoi, lorsque la reprise économique s’établit, la consommation progresse désormais plus lentement, car les ménages reconstituent leur épargne.
Les relations revenu consommation sont affectées par de nombreuses anticipations moyen terme et sont donc devenues très complexes. La théorie économique, depuis les années 60, a montré à quel point les anticipations étaient importantes et pouvaient jouer aussi sur le long terme. Deux théories ont à cet égard apporté un éclairage nouveau : la théorie du cycle de vie de l’épargne de Modigliani et la théorie du revenu permant de Friedman.
Théorie du cycle de vie de l’épargne de Franco Modigliani :
Il montre que les ménages savent qu’ils auront à réaliser tout au long de leur existence des dépenses importantes qui correspondent à des moments clés, à savoir le mariage, le premier enfant, l’acquisition du logement (1 ménage sur 2 en France n’est pas propriétaire), l’arrivée des enfants à l’âge des études supérieures, les retraites. Pour Franco Modigliani, les ménages planifient sur l’ensemble de leur existence l’épargne et la consommation adéquate pour faire face aux échéances. Ce sont donc des anticipations de long terme. Il peut être représenté par les courbes suivantes:
Il y a une prééminence des anticipations sur le long terme, prééminence qui limiterait d’autant plus les effets des politiques de revenu. Friedman aussi arrive aux mêmes conclusions, mais à travers une appréhension différente, c’est-à-dire en prenant en compte la notion de revenu permanant. L’ensemble des agents économiques calculent le revenu dont chaque agent dispose sur le long terme. C’est ce revenu que M. Friedman baptise revenu permanant, par opposition au revenu réel, baptisé revenu mesuré. C’est sur cette estimation que les agents économiques adossent leurs dépenses et leur épargne de telle sorte que leur sensibilité aux fluctuations conjoncturelles de l’économie est limitée comme l’est en conséquence leur demande de moyen de paiement (monnaie). C’est une des raisons pour lesquelles Friedman considère la faible efficacité des politiques de revenu. Tout ceci éclaire les limites actuelles des politiques de revenus à déterminer/stimuler la consommation des ménages.
Un certain essoufflement du keynésianisme
Keynes définit une fonction de la consommation : Ct = Ci + cY (Ct = Consommation totale, Ci=consommation incompressible, c = propension a consommer, Y = revenu, cY = consommation variable). Au delà de cette définition théorique, le keynésianisme considère que la consommation est une fonction du revenu, qui dépend de la propension à consommer (cY). Or dans le circuit keynésien s’établit un cercle vertueux par lequel la progression du revenu favorise la progression de la consommation, qui elle-même stimule la croissance économique. Or il faut bien constater que depuis les années 80, la progression du revenu s’est ralentie, à cause d’une moindre croissance. Par ailleurs, non seulement les politiques de revenu semblent beaucoup plus difficiles à mener pour plusieurs raisons : tout d’abord car la pression concurrentielle pèse défavorablement sur les salaires, et le chômage est très élevé (progression des salaires limités), difficultés financières de l’État qui augmente les prélèvements obligatoires). L’orientation plus libérale des gouvernements fait qu’ils ont de moins en moins tendance a mener des politiques de revenus.
Conclusion :
Le contraste est fort entre les pays émergents, où l’affirmation progressive d’une marche vers la consommation de masse semble aller de pair avec une forte croissance. En ce sens bien sûr, la mutation historique s’étant amorcée avec le 19éme siècle est encore en cours. À l’échelle plus restreinte des PID, les ressorts qui jouaient jusque-là ne semblent plus tout à fait suffisants pour animer la croissance, la progression du niveau de vie. L’objectif même du développement de la consommation semble de plus en plus sujet à questionnement aujourd’hui, tandis que le modèle keynésien sur lequel reposait la consommation de masse semble avoir perdu de son efficacité. En bref aujourd’hui, il ne suffirait plus de consommer, il faudrait aussi produire, et même savoir pourquoi on produit.